
En 1850, les chantiers Bichon et Chaigneau
sont à Lormont. ©AD Héroult
Franck Lafossas, magistrat honoraire et membre des Amis du Vieux Lormont, a présenté à l’UPHG (1), le 27 mai dernier une conférence sur l’annexion par Bordeaux d’une partie du territoire de Cenon et Lormont, sous le Second Empire.
C’est un fait divers de 1869 qui a attiré l’attention de Franck Lafossas. Cette année-là, la rade de Bordeaux était en feu. Tous les navires avaient brûlé. Il s’est rendu compte alors que les installations portuaires et les chantiers navals de La Bastide appartenaient avant 1865 à Cenon et à Lormont. Il y avait eu une modification de la citoyenneté de la Rive droite. Pourquoi et comment ?
LE CONFLIT ENTRE LES DEUX RIVES DÉBUTE AVEC LE PONT DE PIERRE
Dès la décision en 1810 de construire le pont de pierre, Bordeaux cherche à étendre ses droits d’octroi sur le quartier de La Bastide à Cenon. En 1821, la ville demande au roi Louis XVIII de
lui donner le bout de Cenon aux abords du pont (c’est-à-dire La Bastide). Refus de Cenon. Le projet tombe à l’eau.
LE CONFLIT REPREND AVEC L’ARRIVÉE DU TRAIN
En 1842, le réseau de chemin de fer se développe avec trois lignes de directions différentes (Paris, Sète, l’Espagne), chacune au départ d’une gare. Une des trois envisagées par l’État, se situe à La Bastide : la gare d’Orléans, terminus de la ligne Bordeaux-Paris. Les industriels viennent s’installer dans ses alentours. Les chantiers navals de Lormont, surtout celui de Bichon, se transportent à la limite de Cenon pour être près de la gare. Vent de panique à Bordeaux ! La richesse de la ville va s’en aller sur la Rive droite. Mais par la suite Bordeaux va jouer au plus fin.
ÉCHEC ET MAT SOUS NAPOLÉON III
En 1851, Bordeaux va flatter d’abord le Prince président en le recevant en grande pompe tout en plaidant son désir d’annexion de l’autre rive. Puis en 1852, lors du mariage impérial, la ville envoie un compliment aux mariés qui a les honneurs du Journal Officiel. En plus Napoléon III a nommé le baron Haussmann comme préfet de la Gironde. C’est lui qui va proposer l’annexion par Bordeaux de Cenon La Bastide, de Lormont et de Floirac dans son projet du Grand Bordeaux, en intégrant aussi des bouts de communes de la Rive gauche. Les Cenonnais et les Lormontais s’y opposent à 100%. Mais si le projet semble un temps annulé, les Bordelais y travaillent en sous-main et pour cela il faut racheter le pont de pierre aux actionnaires.
En mars 1861, il est décidé son rachat par l’État, le Département et la Ville de Bordeaux à quoi s’ajoute une subvention demandée à Cenon et à Lormont. Le pont de pierre devenant d’accès libre permet à Bordeaux de gagner la partie. En 1862, la demande d’annexion du baron Haussman réapparaît.
En 1864, la Chambre des députés vote une loi qui reprend le projet de 1862 avec effet au 1er janvier 1865. Scandale ! En plus Bordeaux devait rembourser toutes les installations et investissements payées par les deux communes et qui allaient désormais lui profiter. Cenon demande aux Bordelais 90 000 francs de dédommagement. En vain. Après sa condamnation en 1869 et l’action du préfet de la Gironde en 1871, Bordeaux doit rembourser d’office sur son budget 61 902,80 francs. Le solde à payer à Cenon est de 5 516 francs qui ne seront jamais restitués. Pour les deux communes de la Rive droite cette annexion a été une catastrophe économique et longtemps une source de tension entre les deux rives.
Danièle Heyd
__________
(1) Université populaire des Hauts de Garonne.

Franck Lafossas. ©DR
