De la vie au théâtre et du théâtre dans la vie !

Finissant notre dessert, je demande à Marie-Laure ce qu’elle pensait du théâtre. Je n’ai pas vu le temps passer tant elle fût éloquente sur le sujet. Il ne me restait plus qu’à faire rentrer son engouement dans les 3000 signes réservés à l’édito.

« Le théâtre, c’est un outil privilégié d’expérimentation, de dépassement et de communication du comédien envers le spectateur. Ce n’est pas un travail de perroquet, un simple apprentissage de par-cœur vaguement animé, avec des portes qui claquent et un public statique.

Je me souviens qu’au collège puis au lycée, parmi les livres à lire, il y avait des pièces de théâtre. Car cet art est aussi un genre littéraire, une expression artistique. Que l’auteur ou les acteurs aient choisi d’inspirer, distraire, révéler, philosopher, communiquer, le théâtre a une fonction émotionnelle magistrale. Les raisons qui ont poussé les spectateurs à s’asseoir devant une scène sont multiples, ils souhaitent être surpris, enchantés, émerveillés, en colère, emportés par des émotions transmises par des gens qui seront juste à quelques pas et offriront soir après soir un spectacle toujours différent.

Car voilà l’humanité de cet art. De Guignol à Shakespeare, de Feydeau à Delaporte, le théâtre est un univers d’expérimentation pour l’acteur autant que pour le spectateur.

Devant le théâtre de marionnettes, le tout-petit va découvrir l’entraide et la protection, communiquer ses conseils, ses encouragements, ses craintes en exhortant Guignol à se cacher du gendarme ou des méchants. Il quitte le costume d’écolier et développe des aptitudes nouvelles qui lui serviront toute sa vie.

Adulte, il continuera à vouloir venger Hamlet, se sacrifier aux côtés d’Antigone, tenter comme
Œdipe d’échapper à son destin. Il s’indignera des trahisons, tombera amoureux de la jeune première.

– Et pour conclure, tu dirais quoi ?

– Je m’exclamerai à la manière d’un crieur de rue : Comédien, fais-moi ressentir la joie, la tristesse, l’empathie, le dégoût, la peur. Emporte-moi dans ton monde, imaginaire ou réel, hurle, pleure, offense, grimace et bouscule-moi ! Public, plonge dans la bouffonnerie, le grotesque, la satire, la tragédie ou la comédie de boulevard ! L’acteur abandonne sa personnalité pour exprimer l’émotion du spectacle qu’il joue, le spectateur oublie ses codes sociaux pour recevoir cette émotion. À la fin du spectacle, les saluts et les applaudissements remercieront chacun pour ce temps partagé. On a senti son cœur palpiter.
On a éclaté de rire ou retenu ses larmes. On a aimé.

– Oups, dépêchons-nous, on va être en retard ! »

Fauteuils rouges, paroles feutrées, on se glisse entre les rangs pour rejoindre nos places. Lerideau bouge à peine. Quelques bruits sourds. On frissonne déjà, guidé par le même amour du spectacle vivant. Estragon arrive sur scène : « Mademoiselle Julie est complètement folle ce soir, complètement folle ! » (1) et nous, aux anges !

Paula Serrajent

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(1) Premiers mots de la pièce du Suédois August Strindberg, « Mademoiselle Julie » (1889).