Le pont d’Aquitaine relie les deux rives. ©DR

Le 24 mars, l’UPHG a présenté une conférence de l’historien Jean-Paul Grasset, sur les relations entre Bordeaux et sa Rive droite des origines à nos jours, intitulée « Rive droite, Rive gauche, amour, désamour ».

Selon J.P. Grasset, un fait s’impose : la différence sociologique entre les deux rives de Bordeaux. Les gens aisés sont en majorité sur la Rive gauche, les plus modestes sur la Rive droite. Cette opposition entre l’est et l’ouest de la ville est ici accentuée par la géographie. De l’Antiquité au Moyen Âge, la Garonne a inondé très souvent le bas des coteaux de la Rive droite ; cette partie est donc restée inhabitée. Les villas gallo-romaines, les petits villages et les châteaux étaient sur les hauteurs. En plus, la Garonne était un obstacle difficile à franchir.

DU XVIe AU XVIIIe, DÉCOUVERTE DES CHARMES DE LA RIVE DROITE

Le niveau des eaux baisse car on entre dans un petit âge glaciaire. On commence à assécher la Benauge, les marais de Bassens à Ambarès. Les bourgeois bordelais, fuyant les miasmes de la ville, viennent s’installer sur la Rive droite. Deux faits historiques les y aident à la fin de la guerre de Cent Ans : la vente à Bordeaux de la baronnie de Montferrand et la fin de la prévôté de Créon. Essor de petits châteaux de style néo-classique au sein de grands domaines agricoles (Palmer, Beauval…). Le long de la rive, de Lormont à Ambès, un chapelet de petits castels font face à la Garonne avec, côté jardin, leur grand domaine. La vigne se développe sur les hauteurs et les palus. Les habitants de la Rive droite vont se placer comme domestiques ou tonneliers chez les grandes familles bordelaises et reviennent ensuite au pays avec leur pécule.

Si on vit mieux dans les villages, à Bordeaux c’est l’âge d’or. Sous les intendants Boucher et Tourny, la ville se peuple, s’enrichit et s’embellit (place de la Bourse, Grand théâtre). Le commerce du vin, et celui avec les Antilles sans oublier la traite négrière, sont la source de la richesse de la cité, devenue en 1789, le premier
port de France.

DU XIXe AU MILIEU DU XXE SIÈCLE, LA MONTÉE DES TENSIONS

En 1822, le pont pierre est construit. Il sera à péage jusqu’en 1860. La Rive droite s’industrialise au nord de l’avenue Thiers. Quatre gares y sont construites dont la gare d’Orléans, terminus de la ligne Paris Bordeaux. Plus tard, la construction de la passerelle Eiffel marquera son déclin. Elle deviendra seulement une gare de marchandises. Au niveau industriel citons les Grands Moulins de Bordeaux, l’usine Motobloc, les chantiers navals de Lormont, fondés par Chaigneau et Bichon. Ces derniers ont construit le premier bateau à moteur et à roues à aube : La Garonne. Celle-ci assurera la navigation entre Bordeaux et Langon. En 1917, les
Américains développeront le port de Bassens pour y débarquer du matériel militaire.

Au sud de l’avenue Thiers les habitations s’étendent et quelques -unes sont remarquables comme la Maison Cantonale de la Bastide. Sur les hauteurs, les châteaux fleurissent dans des styles différents (à Lormont : château des Iris, château du Bois fleuri, château du Prince Noir). La vigne y est reine. Les paisibles villages ruraux (Floirac, Bassens…) vivent loin des tracas sur une Rive droite ouvrière et paysanne.

La ville de Bordeaux, au contraire, continue à s’enrichir grâce au commerce du vin et à celui avec l’Afrique. Elle se peuple et s’embellit encore plus avec, au XIXe siècle, la place des Quinconces, la place Gambetta, la perspective Tourny. Au XXe siècle, le maire Adrien Marquet dote la ville de monuments Art Déco comme la piscine Judaïque, la Bourse du Travail, le stade Chaban-Delmas. Le fossé entre les deux rives commence à se creuser.

DEUXIÈME MOITIÉ DU XXE SIÈCLE, LE DIVORCE À L’AMIABLE

Dans les années 1980, sur la partie basse de la Rive droite c’est la bérézina industrielle : la gare d’Orléans est à l’abandon, les usines ferment. Sur les hauteurs, on construit de grands ensembles pour y loger l’afflux de ruraux, travaillant à Bordeaux, et pour reloger les Bordelais expulsés lors de la rénovation de Mériadeck. Au départ, ces logements représentent un réel progrès pour les locataires. Puis, le parc d’immeubles se développe car arrivent alors les rapatriés d’Algérie puis les immigrés. Parallèlement, l’exode rural se poursuit à la suite de la ruine des grands domaines viticoles à cause des gelées de 1956-1957. Le fossé sociologique s’agrandit entre les deux rives. Pourtant deux ponts : le pont Saint-Jean (1965) et le pont
d’Aquitaine (1967) les relient, en plus du pont de pierre.

Un partage électoral se met en place entre les partis politiques. Ce Yalta électoral donne Bordeaux à Chaban-Delmas, homme de droite, et la Rive droite aux socialistes Philippe Madrelle et René Cassagne. Des réunions secrètes au château de Carignan ou à Carbon-Blanc ont lieu entre Chaban et Madrelle.

FIN XXe SIÈCLE, UNE AMORCE DE RÉCONCILIATION

En 1990 les grands projets annoncés en 1980 pour moderniser la Rive droite, sont modestement relancés sous Alain Juppé. Le pari est de faire venir sur la Rive droite les habitants de l’autre rive trop peuplée. Des banques s’installent suivies du siège du journal Sud-Ouest. Près de la Garonne, à la Bastide, les premiers promoteurs proposent des logements de standing. Un lieu particulier, Darwin, devient l’atout de cette rive. L’installation du tram vient faire de la Rive droite, le prolongement de la Rive gauche. Et depuis les projets immobiliers comme Brazza, Deschamps-Belvédère, Bastide-Niel remodèlent le visage de la Rive droite. À suivre !

Danièle Heyd