De sagesse en bienveillance

On connait tous les trois singes de la sagesse asiatique. On connait vaguement leur signification. On connait rarement leurs prénoms.

Mizaru, Kikazaru et Iwazaru symbolisent précisément le dicton « Ne pas voir le Mal. Ne pas entendre le Mal. Ne pas dire le Mal. »

Cette représentation remonte à l’Antiquité. Comme nombre d’entre nous, je croyais les trois singes plus contemporains d’autant qu’ils s’étalent parmi les objets de décoration et leur sagesse s’incarne dans bien d’autres espèces animales avec humour ou pas.

En grande collectionneuse de cette trilogie, j’ai ainsi des mouettes bretonnes habillées d’une marinière, leurs pattes palmées posées sur la bouche pour l’une, sur les oreilles pour l’autre et sur les yeux pour la dernière. J’ai également trois représentations de bouddha avec cette même gestuelle, trois moines, trois chouettes ou encore trois singes en tee-shirt et casquette.

Il existe une série de 4 singes où le dernier tient dans ses mains un téléphone portable. Le premier ne parle pas, le deuxième ne regarde pas, le troisième n’écoute pas mais le quatrième a son sésame des temps modernes ! On trouve beau coup de déclinaisons de cette représentation de la sagesse asiatique. Avec pertinence souvent. Une affiche donne la parole aux trois singes : le premier déclare « je ne vois rien mais j’invente tout », le deuxième « je ne comprends rien mais je déforme tout » et le dernier « je ne dis rien mais je juge tout ».

C’est un résumé de notre mal du XXIe siècle que les réseaux sociaux amplifient.

Je suis abonnée à quelques pages Facebook, Pinterest et autres médias censées nourrir mes centres d’intérêt. Il m’arrive de m’attarder sur les commentaires et de constater à quelle vitesse s’enflamment des débats souvent insignifiants et à quelle rapidité les insultes s’insèrent jusqu’à ce qu’un sage clôt la conversation. Parfois techniquement, en supprimant tout façon censure, parfois poétiquement en affichant une citation qui cloue le bec ou une illustration qui pique les yeux ou encore une chanson qui ramène à la raison les oreilles. On y revient : sagesse asiatique. Bouche, Yeux, Oreilles.

Cette sagesse contient tout de même une ironie : fermer les yeux sur quelque chose de répréhensible, feindre de ne pas voir pour ainsi ne pas être tenu responsable. N’est-ce pas une réalité de notre mal du XXIe siècle ?

Par faiblesse, par sentiment d’impuissance, par confort parfois, on feint de ne pas voir pour ne pas se sentir responsable. On ferme les yeux par crainte de représailles et on se tait, car on pense qu’on ne pourra rien y faire.

Au nom de la bienveillance, on glisse vers le politiquement et socialement correct. Ne pas parler pour ne pas « discriminer », ne pas regarder pour ne pas « être voyeur », ne pas entendre pour ne pas « se mêler de ce qui ne me concerne pas ». Ainsi tourne le monde où les plus forts grignotent petit à petit les plus faibles.

« On voudrait avoir le courage des oiseaux en hiver » écrit Françoise Lefèvre dans « Consigne des minutes heureuses ». Le printemps sonne le renouvellement… si l’humanité pouvait s’en emparer.

Avril, décousons les mauvais fils !

Paula Serrajent